Presentation
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Mot de la présidente – Revue 2010

 

La couverture de l’actuel numéro est censée symboliser continuation et changement. Rangé sur une étagère de bibliothèque à la suite des revues des dernières années, le nouveau volume présente le même dos d’un rouge profond et chaleureux. C’est la page de couverture avec son encadré clair et modifiable qui offre une fenêtre d’ouverture laissant pénétrer une lumière et des vents nouveaux.

En effet, la publication de ce nouveau numéro de la Revue de la SLLGC coïncide avec la volonté d’un groupe de jeunes collaborateurs enthousiastes et dynamiques de réfléchir à de nouvelles orientations à donner à notre société. Voilà un mouvement naturel et indispensable dans la vie de toute association. Il s’y ajoute les discussions actuelles et passionnantes autour du sens de la culture et de la littérature dans un monde où les identités culturelles et linguistiques s’estompent et en même temps se réaffirment. Ce débat, certes, n’est pas nouveau dans le discours des comparatistes. Au Luxembourg, la prise de conscience de l’environnement multiculturel ouvre constamment des champs de recherches, comme le montrent, entre autres, les nombreux projets d’études de la toute jeune Université du Luxembourg.

Nouvelle présidente, qui n’a que la jeunesse de son mandat, j’essaie de me faire le porte-parole de ce désir de renouveau sur une toile de fond imprégnée des traditions et riches expériences que la Société de littérature générale et comparée a acquises au cours de quatre décennies.

Mais quelles sont ces ouvertures ambitionnées? L’image sur la couverture de la Revue d’une fenêtre qu’on veut ouvrir encore plus grand est aussi l’image de la maison qui accueille et offre l’échange et le partage. C’est bien ce que fait la SLLGC. Depuis ses débuts, elle s’est distinguée par une approche qui dépasse les limites des littératures nationales ; ses membres sont des germanistes, des romanistes, des anglicistes et autres spécialistes ou amateurs de littérature. Son principal objectif a toujours été de rassembler ses membres et sympathisants autour de sujets généraux qui rassemblent tout en permettant une juxtaposition de questionnements et de points de vue.

Que dans les autres pays cet intérêt pour les questions générales de littérature n’a pas perdu de son actualité est confirmé par de nombreuses publications. Parmi les études comparatives, on peut distinguer d’une part une forte orientation vers une plus grande théorisation et d’autre part vers la découverte et l’étude des littératures du monde entier. Lorsque Jean Bessière développe ses Principes de la théorie littéraire (2005) et Marc-Mathieu Münch conçoit une esthétique générale pour la littérature (L’Effet de vie ou le singulier de l’art littéraire, 2004), ils intègrent les auteurs et les œuvres de nombreux contextes géographiques et historiques. Eva Kushner parle de « Literature in the global village » (2001) alors que dans Literatur im Zeitalter der Globalisierung (2000), les éditeurs autour de Manfred Schmeling rassemblent de nombreux articles qui analysent mondialisation et littérature sous des aspects très diversifiés. Bien des critiques suggèrent même que la classification en littératures nationales est devenue obsolète et qu’on devrait également abandonner les qualifications « générale » et « comparée » du terme littérature (1).

Souvent on remarque que pour beaucoup de collègues, y inclus de grands amateurs de littérature, les préoccupations spécifiques de la littérature comparée restent quelque peu obscures, ce qui mène à des questions comme, « Mais au fond, qu’est-ce que vous comparez? », « Quelles sont vos méthodologies? » et surtout « Pourquoi ne vous contentez-vous pas d’études traditionnelles d’une littérature nationale? » Il est clair qu’une déclaration d’ouverture et un désir de renouveau ne suffisent pas comme réponse. Il faut clarifier les concepts clés qui sous-tendent le discours comparatiste : ils sont nombreux et parfois divergents. Néanmoins nous pouvons nous inspirer des riches discussions et réflexions menées par des chercheurs de grande renommée.

Deux objectifs me paraissent notamment importants : une tentative de définition des champs de recherche de la littérature comparée et une réflexion sur la valeur du multilinguisme en littérature, qui serait particulièrement intéressante pour le Luxembourg.

Dans un récent volume de la revue Recherche littéraire/ Literary Research, publiée avec le concours de la George Mason University et de l’AILC/ICLA, John Burt Foster, Jr, le rédacteur dans son introduction défend une conception très large de la littérature comparée et les métaphores choisies sont éloquentes:

In my previous years as a review and journal editor, I came to see our discipline as a fabulous ten-limbed creature, one not yet named in the world’s mythologies (though a more down-to-earth colleague has suggested a spider with its two feelers, or – more prosaically still – the fingers of both hands). In my imagination, each of these limbs corresponds to a field of inquiry with major implications for the international, multilingual study of literature...
(Vol. 24, Summer 2008, p. 1)

Il identifie ensuite 10 domaines de recherche et je me permets de donner une liste succincte en anglais:

  1. Comparative literary history
  2. The interlingual, cross-cultural study of specific writers and literatures
  3. Literature and the other arts
  4. Literary theories
  5. Self-critical reflections on aims and methods
  6. World literature
  7. Translation studies
  8. Postcolonial studies
  9. Interdisciplinary study of literature
  10. Transnational cultural studies with an interest in new genres

Dans leurs efforts d’expliciter les champs de recherche de la littérature comparée, d’autres comparatistes, comme Beate Burtscher-Bechter et Martin Sexl, s’intéressent au développement d’une théorie littéraire autour de concepts clés (Vergleich, Psyche, Gender/Genre, Text/Hypertext, Medium, System, Kontext, Kultur). J’aimerais surtout relever un passage qui souligne l’importance du dépassement de cette division en concepts et théories séparés:

Theoretisches Denken in der Vergleichenden Literaturwissenschaft orientiert sich gegenwärtig weniger an bestimmten Theorietraditionen, sondern vielmehr an bestimmten Forschungskategorien, welche den Blick der LiteraturwissenschaftlerInnen in eine bestimmte Richtung lenken und dabei wie ein sprachlicher "Wink" – um einen Begriff von Ludwig Wittgenstein zu verwenden – funktionieren, der die Wahrnehmung zu zentrieren vermag. Ein solcher Blick kann Theorieelemente aus verschiedenen und auch widersprüchlichen theoretischen Denktraditionen aufnehmen und verwenden. Mit andern Worten: "Heutzutage" arbeitet man nicht mehr hermeneutisch oder poststrukturalistisch, sondern stellt konkrete Probleme und bestimmte Forschungskategorien ins Zentrum, an die mit hermeneutischen und/oder postrukturalistischen Theorien und Methoden herangegangen wird.
(2001, S. 14)

Cette nécessité de l’ancrage dans une problématique concrète et l’intégration de plusieurs éléments théoriques en vue de l’élucidation de la question de recherche me semble essentielle.

Cette nécessité de l’ancrage dans une problématique concrète et l’intégration de plusieurs éléments théoriques en vue de l’élucidation de la question de recherche me semble essentielle.

La SLLGC s’est toujours voulue multilingue. C’est surtout le luxembourgeois mais aussi les écrits des autres langues du pays qui, à l’avenir, devront encore plus clairement trouver leur place parmi ses activités. Il est évident que la littérature comparée est liée à une ouverture à d’autres langues, à d’autres voix, à cette hétéroglossie que nous explique Bakhtin. Mais l’expérience montre qu’une authentique coopération entre les différentes études littéraires nationales est difficile ; on peut regretter que généralement le multilinguisme se limite à du côte à côte sans qu’on atteigne une véritable fusion des apports de chaque langue et culture dans une nouvelle perspective enrichie. Ce qui semble manquer c’est la réflexion sur la valeur du multilinguisme littéraire, ce que Manfred Schmeling et Monika Schmitz-Emans suggèrent sous le titre de « Umwertungen – oder Mannigfaltigkeit als Reichtum » dans leur introduction à Multilinguale Literatur im 20. Jahrhundert:

Als ein Skandalon oder doch zumindest als eine bedauerliche Komplikation muß die Babylonische Vielfalt der Sprachen gelten, solange Einheit, Rationalität und verbindliche Ordnung in der Hierarchie menschlicher Werte höher standen als ihre Gegenkonzepte. Doch im Laufe der abendländischen Geschichte fanden hier maßgebliche Umwertungen statt ... Unordnung gar erschien und erscheint manchem als Voraussetzung produktiver, schöpferischer Leistungen. Und wenn, wie spätestens Wilhelm von Humboldt erkannte, jede einzelne Sprache einen eigen-artigen Zugriff auf die Welt ermöglicht, warum sollte es für die Menschen dann erstrebenswert sein, nur eine Sprache zu haben? Aus der Perspektive des Einzelnen gesprochen, wurde zudem immer fraglicher, warum er sich nur einer Sprache bedienen, nur der Ordnung einer Sprache unterwerfen sollte...
(2002, S. 13).

Voilà des questions qui rappellent celles que se posent les chercheurs qui explorent les processus d’appropriation de langues dans un contexte multilingue. Vue sous cet angle, a création littéraire peut apporter des exemples d’expression identitaire et d’interaction avec l’environnement linguistique et culturel.

Il résulte de ce rapide tour d’horizon que les possibilités d’action de la SLLGC sont très nombreuses. Les colloques offrent aux membres une occasion de présenter leurs propres travaux et de confronter leurs idées à celles d’autres spécialistes. A cette fin, la Société a toujours profité des contacts de ses membres pour inviter des experts. Les jeunes collègues sont souvent très bien placés pour initier de nouveaux liens avec leurs anciennes universités réparties dans de nombreux pays du globe.

Au-delà de la publication des communications de colloques, la Revue invite tous les intéressés à soumettre des contributions sous forme d’articles et de comptes-rendus qui permettent de participer au discours des comparatistes. Actuellement, d’autres moyens de communication sont envisagés : la création d’un site internet renforcera les possibilités de dialogue, surtout au-delà des frontières. Les nouvelles technologies devront également encourager la réflexion sur des modes d’expression moins formels que les productions académiques. On espère que le site internet constituera une plateforme d’échanges entre spécialistes et amateurs, luxembourgeois et autres.

A cet égard il est peut-être essentiel de rappeler une caractéristique de notre association luxembourgeoise : la majorité de ses membres ne sont pas des chercheurs universitaires mais des enseignants de langues de l’enseignement secondaire qui n’ont pas perdu la passion pour la littérature qu’ils ont développée lors de leurs études. Ce qui les anime, c’est le plaisir du lecteur averti ou du penseur qui écoute avec intérêt les débats actuels en littérature, découvre de nouveaux genres d’expression ou des auteurs et des œuvres qu’il ne connaissait pas. D’autre part, bon nombre de questions pédagogiques que nos collègues enseignants se posent par rapport à la place de la littérature dans leurs classes sont similaires dans les cours des différentes langues. Dès lors on peut se demander si dans un contexte d’enseignement multilingue comme le Luxembourg une coopération comparative et interdisciplinaire serait enrichissante – pour les enseignants et/ou pour les élèves – au niveau du lycée.

Si on considère le rôle important de l’interdisciplinarité en littérature comparée, il est également évident que la SLLGC doit s’ouvrir davantage aux spécialistes d’autres disciplines, comme l’histoire, la philosophie, les arts, mais aussi les sciences, du moins pour certains projets. Le présent numéro de la Revue est un bon exemple de l’ouverture aux thématiques interdisciplinaires. Les articles constituent les actes du colloque « Synesthésie des genres : poésie, peinture, musique » qui s’est déroulé le 29 novembre 2008 au Centre national de littérature à Mersch. Toute notre reconnaissance va à Ferdinand Stoll, professeur émérite à l’Université du Luxembourg et président sortant de la SLLGC, qui s’était chargé de l’organisation de cette journée. La richesse des perspectives que présentent les différentes contributions témoigne du succès de cette approche.

Marie-Anne Hansen-Pauly